dimanche 15 mai 2016

Pâques ou Pâque ? (partie 4)

La malédiction d'Akkad ou la chute de l'empire

Avec Akkad, pour la première fois dans l'histoire du Moyen-Orient apparaît une grande construction étatique englobant pour plusieurs décennies un ensemble d'anciens micro-États. Cela entraîne progressivement un changement dans la conception de la fonction du souverain. Cela est surtout perceptible sous le règne de Naram-Sin le petit-fils de Sargon qui régna de 2254 à 2218 av. J-C. Il est impossible aujourd'hui d'écrire une histoire détaillée des années du règne de Naram-Sin. On observe seulement que, poursuivant la politique d'expansion de ses prédécesseurs, il n'a cessé de guerroyer, portant les frontières de l'empire à leur extension maximum et forgeant ainsi son image de roi combattant et conquérant. La mesure de ses conquêtes nous est notamment connue par ses inscriptions royales, plus nombreuses que celles d'aucun autre roi de cette dynastie akkadienne. Il finira par conquérir toute la Mésopotamie de la mer Méditerranée au Golfe Persique.


Naram-Sin développe alors une véritable pensée « impériale ». Il se dit « Roi des quatre rives (de la terre) » (c'est-à-dire de tout le monde connu), ce qui traduit une ambition de domination universelle, inédite dans le monde mésopotamien. De plus, nouveauté là aussi, dans ses inscriptions officielles il fait précéder son nom du déterminatif de la divinité, se fait à plusieurs reprises qualifier de « dieu d'Akkad », et dans les représentations il porte la tiare à cornes, attribut des dieux : le roi est donc d'essence divine. La constitution de l'empire akkadien va donc modifier en profondeur la relation de la royauté terrestre avec les dieux mésopotamiens. Chaque ville ayant un dieu tutélaire, il va de soi que dans la capitale Akkad, la déesse tutélaire Ishtar gagne également en autorité et se hisse progressivement vers le haut du panthéon. Cette modification dans les traditions religieuses mésopotamiennes va sérieusement détériorer les relations avec le clergé et les gouverneurs de l'empire.
Stèle de victoire du roi Naram-Sin,



En rupture avec ses prédécesseurs, qui avaient toujours soigneusement respecté l'équilibre politique et religieux entre Sumer et Akkad, sans remettre en cause la primauté d'Enlil de Nippur, Naram-Sin privilégie le culte d'Ishtar déesse de la guerre dans sa capitale d'Akkad. On peut considérer en définitive qu'avec ces «réformes », Naram-Sin a réinventé idéologiquement le royaume akkadien créé par Sargon. Outre son fils Shar-kali-sharri qui lui succède on lui connaît neuf autres enfants, dont ses filles : En-men-ana qui fut Prêtresse de Nanna à Ur, Shum-Shani qui fut Prêtresse de Shamash à Sippar et Tutar-Napshum qui fut Prêtresse d'Enlil à Nippur. On remarque qu'il place ses filles dans les temples stratégiques du panthéon mésopotamien, pensant ainsi museler le clergé. Car qui a la faveur les dieux, tient l'empire. Le roi Naram-Sin dispose alors d'une puissance sans égale. Il pourvoit le temple d'Inanna en offrandes somptueuses, délaissant les autres dieux et l'entretien de leurs temples. On peut alors se faire une idée de la suite des évènements en se référant à la Malédiction d'Akkad, qui est le nom moderne d'une œuvre littéraire sumérienne, couchée par écrit vers le XXIe siècle av. J.-C. (période de la troisième dynastie d'Ur). Il s'agit d'une relecture mythologique de la chute de la dynastie d'Akkad.

Le texte commence par une évocation des dynasties de Kish et d'Uruk, auxquelles Akkad succède, suivant la volonté du roi des dieux Enlil, qui offre à Sargon la souveraineté sur Sumer. La grande déesse Inanna s'établit alors dans son temple à Akkad, assurant la prospérité de la dynastie, sa domination sur les pays étrangers, et le bonheur des peuples de l'empire. Le roi guerrier Naram-Sin, privilégie Ishtar et pourvoit son temple en offrandes somptueuses. Mais le dieu Enlil, depuis sa ville de Nippur, semble lui avoir retiré ses faveurs, et les autres grands dieux, Enki et An retirent tour à tour leur soutien à Akkad. Naram-Sin apprend cela dans un songe, et s'en inquiète, puis consulte des présages à propos de l'opportunité de reconstruire le temple d'Enlil, mais ne reçoit pas de réponse favorable, ce qui confirme qu'il n'a plus les faveurs du roi des dieux. Il commet alors un acte de folie : le pillage du temple d'Enlil. Les représailles du grand dieu sont terribles : il déchaîne contre le royaume d'Akkad les Gutis, peuple des montagnes présenté comme méconnaissant tous les principes de la civilisation, qui dévastent les grandes villes du royaume. Les grands dieux prononcent alors la malédiction de la ville d'Akkad, vouée à ne plus être reconstruite, afin de calmer Enlil.

Ce texte cherche donc à expliquer dans l'idéologie religieuse et politique de la Mésopotamie la chute du puissant empire d'Akkad. Écrit sous la troisième dynastie d'Ur qui lui succède (des tablettes du texte retrouvées à Nippur datent de cette période), il vise aussi à légitimer la prise du pouvoir par cette dernière. Suivant la tradition dominante alors, c'est le dieu Enlil, souverain des dieux, qui fait et défait les rois, suivant un principe de succession dynastique qui veut qu'une seule dynastie règne à la fois, même si dans les faits il y a souvent plusieurs royaumes rivaux en même temps. Dans les faits, Naram-Sin n'a pas été le dernier roi d'Akkad, car quelques autres souverains lui ont succédé, sous les règnes desquels ce puissant royaume a décliné, effectivement au moins en partie à la suite de l'intrusion de groupes Gutis, mais aussi sous l'effet d'autres forces centrifuges, venues des grandes cités du royaume. Mais il fallait sans doute simplifier les choses pour expliquer comment avait pu chuter cet empire dont la puissance devait rester présente dans les mémoires jusqu'à la fin de la civilisation mésopotamienne, en réduisant la dynastie à l'opposition entre le glorieux Sargon, son fondateur, et l'orgueilleux Naram-Sin, artisan de sa chute.

Si l'on sort du contexte mythologique, la réalité historique doit être beaucoup plus prosaïque. Comprenant que pour tenir un si vaste empire, l'autorité royale ne suffit pas, Naram-Sin modifie la hiérarchie du panthéon, allant jusqu'à se diviniser lui-même. Le clergé se rebute et des révoltes vont alors éclater dans tout l'empire. L'insurrection devient générale à l'intérieur même de son empire. Il évoque dans plusieurs inscriptions ce moment où «les quatre régions (du monde) se sont ensemble soulevées contre lui et où il les a vaincues au cours de neuf batailles menées en une seule année ». Cependant, faute d'alliance ou de coordination entre les parties, Naram-Sin semble avoir pu, à l'issue de plusieurs combats, se débarrasser des rebelles, ce qui lui permit en définitive d'échapper miraculeusement à ce qui risquait d'être un désastre programmé. Les esprits contemporains et les générations postérieures ont visiblement été marqués par ces combats et par cette victoire inattendue, renforçant l'image du guerrier hors pair, figure exemplaire de souverain universel.

Si l'on fait la synthèse de l'empire akkadien, il en ressort que les années qui ont suivi le Déluge virent la montée en puissance de rois qui étendent leur empire aux confins du monde connu en Mésopotamie. La religion est alors instrumentalisée par les rois pour en faire un relais politique et le clergé un instrument du pouvoir. Dans ce monde qui se construit sans Dieu après le déluge, les fils de Dieu représentés par les descendants de Noé, seront progressivement absorbés dans l'empire dont ils deviendront de simples citoyens soumis au roi et au dieu tutélaire de la ville dans laquelle ils résident.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire